Faites le test ce soir, en rentrant. Comptez les bornes de recharge sur les façades et dans les allées de votre rue. Pas celles de la place communale, celles des maisons. Une, trois, parfois six sur deux cents mètres. Chacune a servi deux à quatre heures aujourd'hui, le temps de remplir la voiture de la maison. Le reste de la journée, elle a attendu.
Au même moment, à trois rues de là, quelqu'un roule à l'électrique sans borne chez lui. Appartement, maison sans allée, copropriété qui n'a rien prévu. Il connaît par cœur les deux bornes publiques du quartier et leurs humeurs. Il organise ses soirées autour d'elles.
Les deux ne se connaissent pas. Ils habitent pourtant à trente secondes de voiture l'un de l'autre. C'est ce trou-là, pas un manque de bornes, que la recharge citoyenne vient combler.
Citoyen, sans majuscule
Le mot peut faire peur. Il sent le tract, la réunion de quartier, la pétition. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Pensez plutôt à la boîte à livres plantée au coin de votre rue. À la personne qui laisse son échelle à disposition du voisin qui repeint ses volets. Personne n'a voté ces gestes, personne ne les a subventionnés. Quelqu'un avait un objet qui ne servait pas tout le temps, et il a décidé qu'il pouvait servir à d'autres. C'est toute la définition.
Ce n'est pas non plus une communauté d'énergie au sens du droit wallon. Ces communautés partagent entre leurs membres de l'électricité produite localement, avec une structure juridique dédiée. Ouvrir sa borne à un voisin est bien plus simple : vous ne signez aucun statut, vous prêtez un équipement que vous possédez déjà.
Une borne a pourtant une particularité. Elle consomme de l'électricité qui se paie, et elle occupe une place qu'on ne prête pas à n'importe qui. On ne peut donc pas l'ouvrir comme une boîte à livres. Il faut un cadre.
La politesse a besoin d'un compteur
Vous avez peut-être déjà vécu la scène. Un voisin vous demande s'il peut brancher sa voiture une heure, « juste cette fois ». Vous dites oui, parce que c'est un voisin. Il revient la semaine suivante. Vous ne savez pas combien de kilowattheures il a pris, il ne sait pas quoi vous donner, et vous finissez tous les deux par éviter le sujet. La générosité sans cadre s'use vite.
Il est tentant de croire qu'un geste citoyen doit être gratuit. Entre voisins, c'est souvent l'inverse qui tient.
L'hôte fixe son prix au kilowattheure, celui qu'il estime juste, et il peut le changer. Le conducteur voit ce prix sur la carte avant de réserver, avec les créneaux ouverts. Il réserve un créneau exclusif : pendant cette fenêtre, la borne est à lui. Il arrive, il se branche, il repart. Le paiement se fait automatiquement, sans billet ni virement à réclamer, et les recettes restent chez l'hôte, dans la rue.
Rien de tout cela ne transforme deux voisins en commerçants. Le prix ne retire rien au geste, il le rend durable. Le compteur règle ce que la politesse ne sait pas régler, et la relation de voisinage reste intacte. Souvent, elle s'améliore.
L'hôte ne donne pas sa borne, il en prête les heures creuses
La crainte principale de celui qui possède une borne tient en une question : et quand moi, j'en ai besoin ?
La réponse est dans le réglage de départ. Une borne inscrite est fermée. Rien n'est ouvert tant que l'hôte n'a pas choisi des créneaux, et il ne choisit que ceux où sa propre voiture ne charge pas, souvent la journée en semaine, quand elle est au bureau. Il reste prioritaire chez lui. Un retour plus tôt que prévu, une envie de ne plus partager ce mois-ci : il ferme en un geste, sans préavis.
Ce que l'hôte met à disposition, ce ne sont pas ses recharges. Ce sont des heures qu'il laissait filer de toute façon. Il peut commencer petit, un créneau par semaine pour un voisin qu'il connaît déjà. C'est souvent comme ça que ça démarre.
Le revenu existe, et il est légitime : l'électricité est la sienne, le matériel aussi. Mais ce n'est pas lui qui rend le geste citoyen. Ce qui le rend citoyen, c'est que la borne du numéro 14 devient, quelques heures par semaine, une borne du quartier.
Le détail de ces règles est dans partager sa borne sans contrainte.
Le conducteur n'attend pas le réseau, il va le chercher
De l'autre côté, le conducteur sans borne a trois façons d'agir, et aucune ne consiste à attendre.
La première est la plus simple : ouvrir la carte, regarder ce qui est déjà ouvert autour de chez lui, réserver.
La deuxième sert quand la carte est encore vide dans son coin, ce qui arrivera souvent au début. Il sélectionne sa zone et reçoit une alerte dès qu'une borne s'y ouvre. Il n'a plus à vérifier tous les matins.
La troisième crée l'offre au lieu de la consommer. Il connaît déjà la borne qu'il aimerait utiliser : celle du numéro 14, devant laquelle il passe deux fois par jour. Demander directement, c'est gênant. Alors il imprime le flyer de parrainage proposé par l'application et le glisse dans la boîte aux lettres. Le voisin découvre qu'il peut ouvrir sa borne à ses conditions, qu'il reste prioritaire, qu'il fixe son prix. Il décide seul. Et une borne de plus apparaît sur la carte, à trente mètres.
C'est là que le mot prend tout son sens : le conducteur ne se contente pas d'utiliser une infrastructure, il la fait exister, une boîte aux lettres à la fois. Les trois leviers sont détaillés dans pas de borne chez vous ? Trouvez celle d'un voisin.
Ce que cela change à l'échelle d'une commune
Chaque borne privée ouverte quelques heures, c'est un besoin auquel la commune n'a pas eu à répondre par un chantier. Pas de tranchée, pas de permis, pas de place réservée sur la voirie. Le matériel est déjà payé, déjà posé, déjà sous tension.
Et la demande arrive plus vite que les chantiers. En Belgique, une voiture neuve immatriculée sur trois est aujourd'hui électrique (FEBIAC, 2025). Une partie de ces conducteurs n'aura jamais de borne chez elle : ils habitent en appartement, ils louent, ils se garent dans la rue. Pour eux, la borne du voisin fait la différence entre une voiture électrique vivable et une corvée.
Le réseau public reste nécessaire. Pour les longs trajets, pour les zones sans habitat, pour celui qui n'a aucun voisin équipé. La recharge citoyenne ne le remplace pas. Elle prend en charge le quotidien, le plein de la semaine, au pied de chez soi.
Une maison de quartier, un club sportif ou une petite entreprise qui a une borne sur son parking peut faire la même chose le soir et le week-end, quand le parking est vide : c'est le principe des bornes d'entreprise en self-service. Une commune, elle, n'a rien à installer pour encourager le mouvement. Elle peut en parler dans son bulletin ou auprès des habitants déjà équipés. Les groupes de transition et les associations de quartier jouent le même rôle. Si vous faites partie de l'un d'eux, écrivez-nous, nous préparons volontiers une présentation adaptée à votre public.
Trois questions que tout le monde pose
« Je ne veux pas d'inconnus dans mon allée. »
Vous n'en aurez que pendant les créneaux que vous avez vous-même ouverts, et vous pouvez fermer à tout moment. Vous gardez la main sur quand et à quel prix.
« Et s'il n'y a encore aucune borne ouverte chez moi ? »
C'est probable : le réseau est jeune et démarre en Brabant wallon et autour de Namur. Activez l'alerte de votre zone, et pensez au flyer si vous connaissez un voisin équipé.
« Je n'ai pas de borne. Je sers à quoi ? »
À tout. Sans conducteurs qui réservent, aucun hôte n'ouvrira. Et c'est vous qui tenez le flyer qui fera basculer le voisin du numéro 14.
Et personne n'est obligé de partager. Une borne qui reste fermée n'est pas un échec civique, c'est le choix de son propriétaire.
Par où commencer
Les bornes dont votre commune a besoin existent déjà. Il manque le geste qui les ouvre.
- Vous avez une borne : ouvrez-la à vos conditions, elle reste fermée par défaut et se referme à tout moment.
- Vous n'en avez pas : cherchez une borne près de chez vous, ou soyez alerté quand une s'ouvre dans votre zone.
- Vous gérez un commerce ou une entreprise : ouvrez votre borne professionnelle au quartier.
Pour voir le déroulé complet d'une recharge : recharge entre voisins, comment ça marche.